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Chez les indiens Navajos - Partie 3

La force de résister : les plantes des déserts

Avant de commencer à parler des plantes de la Mesa, précisons qu’étudier les plantes sauvages dans des endroits désertiques (ou affiliés) est assez différent de la botanique en milieux tempérés.

En effet, contrairement à nos prairies, champs et forêts où la diversité topographique et végétale semble infinie, les déserts chauds donnent une très forte impression de monotonie et de pauvreté.

 

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En voyant ces paysages, certains pensent à tort que les déserts chauds ne sont qu'un long dédale de paysages rocheux et sablonneux qui se suivent et se ressemblent : il ne faut pourtant pas se fier aux apparences...

 

Plusieurs facteurs sont responsables de cette sensation : entre autres, une chaleur écrasante, un silence imperturbable, des paysages et formations rocheuses semblant tous similaires et chaotiques, l’omniprésence du sable, et la « faible » (au moins au premier abord) diversité des plantes.

Cette impression de vide ne provient pourtant pas de la « pauvreté » de ces endroits ou de leur flore, mais de la saturation de nos environnements quotidiens en stimuli et autres informations inutiles : épuisés, nos sens finissent par ne plus percevoir les mouvements et nuances subtiles de la nature, seuls signes de vie en milieu désertique. Toutefois, pour qui prend le temps d’apprendre à les connaître, les plantes des déserts n’ont rien à envier à leurs cousines de milieux plus cléments.

Sur la Mesa, les représentantes du règne végétale affrontent sans broncher les tempêtes de sable du printemps, la chaleur extrême de l’été, les orages et déluges des débuts d’automne, les tempêtes de neige hivernales, la sécheresse omniprésente, et les pâturages souvent excessifs des troupeaux gardés par les hommes.

 

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De gauche à droite : le retour de la végétation au printemps, un paysage d'été brûlé par le soleil, et enfin la Mesa en hibernation sous la neige de l'hiver.

La botanique par les moutons (!)

Eté 2011 : mon deuxième séjour en Arizona. Déterminé à profiter au maximum de mon temps sur la Mesa, je décide de ramener une plante à la maison pour la montrer à Grand-mère. Après maintes réflexions, je finis par jeter mon dévolu sur une petite plante buissonnante et légèrement odorante que mon troupeau est en train de brouter sous mes yeux.

Quelques heures plus tard me voici de retour au hoogan, habitat traditionnel des Navajos (entre autres), tentant vainement de dire « Grand-mère, quelle est cette plante ? » en Navajo, pour le plus grand plaisir et l’hilarité de la famille, Grand-mère comprise. « Grand-mère vient de me demander : " Mais qu’est-ce qu’il a dit ?" » m’avoue Zena entre deux fous rires. Moi qui étais si sûr d’avoir bien mémorisé la phrase que Mary m’avait apprise, me voilà obligé de ravaler ma fierté !

Zena finit par traduire ma question et Grand-mère répond directement : « Celle-ci s’appelle Diliae chi tsoh ; c’est une plante qui permet, si on écrase ses feuilles et qu’on les frotte sur des piqûres d’insectes, de fourmis rouges par exemple, d’anesthésier la douleur. » Fin de la discussion, Grand-mère ne veut ni parler plus en détail de la plante, ni répéter ses explications. Heureux, je note immédiatement ce que je viens d'apprendre dans mon carnet de voyage, puis reprends la direction de mon sac de couchage en me disant : « Bon, à coup d’une plante par jour, j’aurai fini de répertorier les végétaux du coin dans moins d’une semaine. » Faute grave…

 

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A gauche : mes fidèles amis laineux, qui me tournent le dos dès que je tente de les photographier ; à droite : la première plante que j'ai ramenée à Grand-mère, appelée "diliae chi tsoh" par les Navajos.

There is more to the desert than meets the eye

Les semaines passent, et le nombre de pages dédiées aux descriptions botaniques dans mon carnet ne cesse d’augmenter, ainsi que la longueur des notes que je prends sur ce que Grand-mère me transmet au sujet des végétaux locaux.

Plusieurs semaines plus tard, étonné de n’avoir toujours pas fini mon inventaire, je décide de compter le nombre d’ « espèces » que j’ai décrites. (Il est important de noter ici que je n’avais alors pas la possibilité de déterminer l’espèce exacte des végétaux que je rencontrais car je n’avais pas d'exemplaire de la flore d’Arizona.) J’atteins alors un nombre étonnant de 36 : moi qui pensais bien connaître la Mesa, me voilà obligé d’admettre qu’il y a en réalité au moins deux fois plus d’espèces différentes vivant ici que je ne le croyais. Et de nouvelles découvertes viennent étoffer mes notes tous les jours.

 

Trois ans après

 Après avoir passé 11 mois sur la Mesa durant ces 4 dernières années, j’ai répertorié une soixantaine d’espèces végétales sauvages vivant sur ce plateau, mais mes recherches sont limitées pour plusieurs raisons. Je ne peux rester plus de 3 mois d’affilée aux Etats-Unis sans visa : or pour apprécier l’évolution de la flore d’un endroit désertique, il faut pouvoir y rester pendant plusieurs saisons, certaines plantes apparaissant seulement quelques heures, jours ou semaines durant l’année (au printemps ou lors des pluies de fin d’été par exemple).

De plus, même si j’ai étudié attentivement les quelques 30 – 50 km carrés qui entourent la demeure de Grand-mère, Black Mesa est vaste et certains endroits sont bien mieux pourvus en eau que la zone que j’en connais, ce qui laisserait à supposer que des plantes différentes et peut-être spécifiques y vivent sans doute. Mon travail est donc loin d’être fini.

 

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Il est intéressant de noter qu'aux alentours de la Mesa, où la température est encore bien plus importante que sur la Mesa-même, la végétation se fait encore plus discrète et rare (les genévriers et les pins ne survivent pas dans ces milieux trop chauds et secs). En revanche, on trouve dans ces endroits des plantes qui ne poussent pas sur Black Mesa.

Les autochtones de "Diné kéyah" ("terre des Navajos")

Les quelques photos qui suivent n’ont pour but que de vous donner un apercu de la variété des plantes de Black Mesa (que l’on retrouve dans une grande partie des endroits (semi-)désertiques d’Arizona du Nord, ainsi qu'en Californie du Sud), et de ce que Grand-mère m’a confié de leurs usages par les Diné.

Les noms navajos, tels qu'ils sont écrits ici, ne sont que des tentatives personnelles de transcrire phonétiquement les noms que Grand-mère m'a fait apprendre par coeur. Certains sons navajos n'existent pas en tant que lettres dans notre alphabet (comme le "coup de glotte"), et certains sons de la langue française ressemblent à des sons navajos, mais n'y existent pas pour autant (le "e" sans accent par exemple). Cela a rendu les transcriptions complexes, sans compter que la culture navajo est traditionnellement transmise à l'oral : l'écriture de la langue diné est récente, et refusée par beaucoup d'anciens qui ne souhaitent pas voir leur culture transmise comme celle des bellaganna (blancs).

 

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Cowania mexicana (Rosaceae), "awayt’saal" en Navajo ("Mexican cliffrose")  

La meilleure traduction du nom Navajo de cette plante serait "(plante) berceau à bébé" : les Diné se servaient en effet de l'écorce de la plante pour fabriquer le duvet dans lequel ils enrobaient les nouveaux-nés.

 

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Nicotiana attenuata (Solanaceae), "dzich’l naat’o" en Navajo ("Mountain tobacco") 

Lorsque j'ai ramené cette plante à Grand-mère, son visage s'est illuminé : elle l'a prise en souriant et m'a mimé l'action de fumer le calumet. Elle m'a ensuite dit "C'est le tabac des montagnes : nous le fumons dans des rites de purification. Ou, quand une personne importante part de nos terres et que nous n'avons rien à lui offrir, nous en fumons avec elle le jour de son départ."

 

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Artemisia tridentata (Asteraceae), "tsa’ tsoh" en Navajo (Indian sage)

Cette plante est à tort appelé "sauge indienne" ou "sauge des Navajos" par les Américains : il s'agit pourtant d'une armoise, appartenant non pas au genre Salvia mais au genre Artemis. Extrêmement odorante, son parfum varie beaucoup suivant les périodes de l'année : très raffiné au printemps, il devient presque aggressif à la fructification. C'est une des plantes que les Navajos utilisent encore aujourd'hui dans les "huttes à sudation". 

 

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Yucca sp., "tsa’s dzé’é" en Navajo (Yucca)

Nous sommes ici en présence d'un des genres de plantes les plus répandus du Sud-Ouest américain : les yuccas (parfois appelés "baïonnettes espagnoles"), Yucca spp., sont régulièrement utilisés, encore aujourd'hui, par les Navajos. Les parties souterraines sont déterrées, puis écrasées jusqu'à en extraire les fibres internes, riches en saponine. Plongée dans une bassine d'eau tiède et laissée à reposer durant quelques minutes, une poignée de ces fibres relâche suffisamment de saponine pour préparer un shampooing. Les cheveux sont trempés dans l'eau riche en saponine, puis lavés à l'eau clair. On peut utiliser une seule poignée de fibres jusqu'à 4, voire 5 fois suivant la richesse en saponine du pied déterré.  

Une tradition millénaire en train de disparaître

Les Navajos étaient autrefois des cueilleurs-chasseurs : contrairement à leurs voisins sédentaires Hopis qui avaient fait de l'agriculture un art, les Navajos vivaient en nomades se déplaçant de camps en camps, se nourrissant principalement des fruits de la chasse et de la cueillette. Bien qu'il ne fut pas rare qu'ils commercent avec les Hopis (échangeant peaux et tapis contre du maïs, des courges et d'autres plantes cultivées), les plantes sauvages constituaient une part importante de leur régime alimentaire. 

 

Après plus de quatre siècles de génocide, la connaissance des végétaux spontanés (des terres navajos) et de leurs usages est lentement mais sûrement en train de disparaître. Les anciens ne peuvent ou ne veulent plus enseigner à des jeunes Navajos qui ne souhaitent bien souvent plus vivre comme leurs ancêtres le faisaient. 

 

Grand-mère a aujourd'hui 91 ans : beaucoup de ses petits-enfants ne parlent pas la langue navajo et elle ne peut donc même pas s'adresser directement à eux. Ses enfants sont trop occupés à essayer de survivre dans une société hostile pour s'intéresser à ce que leur mère pourrait leur enseigner. 

 

La mort de ces vieilles personnes ne représente donc pas juste une perte humaine : ce sont des millénaires d'accumulation de savoirs sur la nature et ses rythmes qui meurent avec eux. Comment se repérer grâce aux étoiles ou déterminer quand commencer à planter le maïs grâce à la constellation des Sept Soeurs, traquer des animaux sur de la roche nue, soigner et nourrir les humains grâce aux plantes sauvages ou trouver la cause d'un mal en scrutant la paume de la main d'un malade, trouver sa place dans la Création : les Navajos ont su (et savent toujours dans une certaine mesure) faire toutes ces choses (comme la plupart des peuples "primitifs" du globe).

 

Dans ces lieux où la force de la nature sauvage est si palpable, égalée seulement par la puissance qui émane de ces paysages aux dimensions dépassant l'entendement humain ; où l'imagination et l'envie d'aventure semblent, à l'image de l'horizon, ne plus connaître de limite, certaines de ces sociétés du Sud-Ouest avaient créé un monde humain où la nature était autrefois l'interface entre l'homme et l'éternité. Elle était la référence, capable de garantir la pérennité de notre espèce, en maintenant en équilibre relatif les pulsions créatrices et destrutrices de l'âme humaine.

 

Des milliers d'années plus tard, dans un monde moderne où les notions de sacré et d'équilibre ont presque disparu, les murmures de la nature sauvage sont encore audibles : encore faut-il vouloir tendre l'oreille, et laisser nos regards et nos pas nous emmener loin du béton, vers les coins des bois, les bords des chemins, des jardins, dans les rivières et les lacs, dans la boue et les buissons, partout où la vie exprime sa liberté, sa créativité. Nous sommes la nature autant que nos cousins non-humains.

 

 

Le prochain article présentera d'autres plantes de Black Mesa et leurs usages par les Navajos.  

Ce texte et les photos qui y figurent sont de Christophe Monplaisir (Genévrier), relu par Calenduline.

En plus de son activité d'auteur, Genévrier organise des stages pratiques sur les utilisations, l'identification et la cuisine des plantes sauvages comestibles