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Un hommage à "Ishi"

« Le fait qu’Ishi ait franchi les limites de son territoire pour s’avancer de plus en plus dans l’inconnu indique indiscutablement qu’il avait également franchi certaines limites physiques et psychiques. Si nous voulons essayer de comprendre  quel degré de désarroi il avait dû atteindre, il nous faut savoir à quel point un tel comportement était aberrant, non seulement de la part d’Ishi l’homme, mais aussi de celle d’Ishi le Yahi. Sa vie nous paraîtra moins fragmentaire si nous la regardons avec du recul, comme on s’éloigne du détail d’un visage ou d’un élément dans une peinture pour survoler d’un coup d’œil l’ensemble de la toile et faire ressortir en perspective le fond et les motifs. Nous ne comprendrons les valeurs d’Ishi, son comportement, ses croyances et son style de vie que si nous nous faisons une idée générale de l’héritage qui était le sien : celui de la Californie indienne et de son peuple. » p. 22-23.

 

-       T. Kroeber (1968), Ishi, Plon (collection Terre Humaine), Paris, 340 pages.

 

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À l’aube du XXème siècle, l’Amérique montre des signes précoces de voracité : insatiable, elle s’engraisse en dévorant progressivement toutes les terres séparant l’Atlantique du Pacifique au nord du Rio Grande. Pour fêter l’avènement du siècle américain et l’unification prochaine du continent, les États-Unis se resservent un verre de sang Indien.

 

Les derniers des sauvages semblent vouer à une extinction prochaine : Sitting Bull meurt en 1890 ; deux semaines après son décès, le massacre de Wounded Knee finit de briser le cœur des nations des Grandes Plaines. En 1904, « Chief » Joseph des Nez-Percés termine son existence dans la misère et le désespoir ; cinq ans plus tard, Geronimo, leader de la résistance Apache, et Red Cloud, stratège des Oglala Lakota, s’éteignent à leur tour.

 

À l’Ouest, la Californie fait partie des terres que le Mexique a cédées aux États-Unis à l’issue de la guerre américano-mexicaine ; l’état de l’ours finit par rejoindre l’Union en 1850. C’est là, dans les contreforts rocheux et les étendues sauvages qui bordent le Mont Lassen, que vit le peuple d’Ishi : les Yahis.

 

Indifférente aux conflits qui font de ses membres des Espagnols, puis des Mexicains et enfin des Américains, cette nations de montagnards continue à vivre comme elle l’a toujours fait : de chasse, de pêche et de cueillette. Leur vie est dure, mais elle est aussi simple, paisible, et belle.

 

En 1850, les indiens Yanas (dont font partie les Yahis) sont quelques milliers. En 1911, il n’en reste qu’un. Désespéré, Ishi finit par se rendre à la civilisation ; le groupe d’une dizaine d’âmes au sein duquel il a été élevé vivait sans aucun contact avec l’extérieur depuis 1870 : hélas, le dernier des Indiens du Mont Lassen est séparé du reste de sa famille en 1908 par une expédition de géographes, et se retrouve contraint de passer les trois années suivantes avec son ombre pour seule compagne.  

 

Tel un galet entrainé par le courant d’une rivière, le drame de l’existence du dernier Indien sauvage d’Amérique du Nord semble destiné à être lentement traîné jusqu’à l’océan pour y tomber dans l’oubli. Mais le destin en décide autrement : avant d’être livrée aux flots de l’histoire, la vie de l'indigène se voit affublée d’un épilogue. Ce dernier commence dans la prison de la petite ville d’Oroville, au nord de la Californie, où a lieu la rencontre entre Ishi et l’anthropologue américain qui va ramener l’Indien à San Francisco, à côté de la baie où le Pacifique pénètre dans l'intimité du littoral californien.

 

Comment deux hommes si différents ont-ils pu en arriver à s’estimer et à s’apprécier sans pouvoir communiquer verbalement ? Quelle série énigmatique d’évènements a amené un Indien fraîchement sorti de l’Âge de Pierre à rencontrer un professeur de l’université de San Francisco ? À la lecture de l’ouvrage de Theodora Kroeber, amie d'Ishi et femme de l'anthropologue Alfred Kroeber, les mystères de l’existence humaine prennent une dimension aussi magique que la plus étonnante des fictions.

 

Hommage à un homme qui n’a jamais révélé son nom (Ishi veut simplement dire « homme » en Yahi), témoignage ethnographique et historique des connaissances millénaires des Indiens de la Californie, récit insolite aux allures de roman dans lequel un analphabète incapable de lire l’heure devient concierge du Museum d’histoire naturelle d’une des plus grandes villes de l’Ouest : une des beautés de ce livre provient du fait qu'il mêle plusieurs genres littéraires très différents sans réellement appartenir à aucun d'entre eux.  

 

« Ainsi, stoïque et sans peur, le dernier Indien sauvage d’Amérique nous a quittés, en écrivant le mot Fin sous un chapitre de l’Histoire. Pour lui nous étions des enfants compliqués, intelligents, mais dépourvus de sagesse, connaissant beaucoup de choses, dont beaucoup de fausses. Lui connaissait la nature, qui ne ment jamais. Ses qualités étaient les seules durables : il était bon, courageux, et maître de ses désirs. La vie l’avait frustré, mais il n’abritait pas d’amertume dans son cœur. Son âme était celle d’un enfant, son esprit, celui d’un philosophe. »

 

T. Kroeber (1968), p.323

 

 

Intéressé-e par l'anthropologie ?

 

Consultez dès maintenant d'autres présentations d'ouvrage de la collection Terre Humaine :

- Chronique des Indiens Guayaki  de Pierre Clastres (1972) ;

- Les veines ouvertes de l'Amérique Latine d'Eduardo Galeano (1981) ;

 

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Copyright@ Christophe Monplaisir 2016.

 

Texte et photo de Christophe Monplaisir, relu par Lucie Benoit.

 

Christophe Monplaisir (Genévrier) est membre fondateur du collectif l'Aventure Au Coin Du Bois. Il participe à la relecture et à l'écriture des Cahiers Pratiques & Sauvages, et est un des co-auteurs du Petit Traité Rustica des plantes sauvages comestibles. Il étudie l'ethnobotanique à l'université Lille 2.